2023 : UNE VENDANGE AUX MULTIPLES VISAGES, DES VINS PROMETTEURS

2023 : UNE VENDANGE AUX MULTIPLES VISAGES, DES VINS PROMETTEURS

Le bilan de la campagne 2023 est contrasté : positif d’un point de vue qualitatif pour une majorité de régions viticoles du sud, mais beaucoup plus différencié s’agissant des volumes, d’autant plus pour les zones les plus sèches et non irriguées. Même si la vigne est une culture qui se contente de peu d’eau, bien des secteurs ont dû s’accommoder du minimum. Et si aucune catastrophe météorologique de grande ampleur n’est survenue tant au printemps que pendant les vendanges, la faible pluviométrie et les températures caniculaires auront été les facteurs déterminants de la production viticole du sud de la France.

On peut établir un gradient croissant de volume d’ouest en est : en Languedoc-Roussillon, avec une production estimée, la baisse est de 15 % par rapport à 2022 (de 10 % par rapport à la moyenne des 5 dernières années ; source agreste Octobre 2023). Mais les disparités locales sont fortes, on accuse jusqu’à -30 à -40 % sur zones non irriguées du biterrois.

Dans le Sud-Est la baisse est plus modérée : production de 5,2 M hL (-3 % par rapport à 2022, quasiment stable par rapport à la moyenne). Avec, là encore, des variations : si la Provence a gardé une belle récolte, la zone des Côtes-du-Rhône est en baisse (en particulier les secteurs sans irrigation, ou à cause du mildiou).

Il existe cependant un dénominateur commun cette année : le démarrage des vendanges s’est souvent fait avec des stocks importants en cave. Cela a nécessité une adaptation des scénarios de récolte habituels pour optimiser l’espace (pré-assemblages à l’encuvage et/ou au décuvage) et adapter les profils des vins.

Prenons le temps de retracer 2023. D’une phrase, la météo a été contrastée entre l’ouest et l‘est du grand sud, mais on remarque un hiver un peu plus rigoureux que l’an passé, un été moins chaud mais un printemps plus sec.

UN DÉBOURREMENT DANS DES CONDITIONS FRAICHES ET SÈCHES

Les précipitations de l’automne et de l’hiver 2022 n’ont pas été très abondantes, voire quasi inexistantes dans l’Hérault, mais un peu plus généreuses pendant les vendanges 2022 dans le secteur du Pic Saint-Loup, du Gard et du Vaucluse. Les réserves hydriques des sols étaient donc diversement ressourcées mais dans l’ensemble, le déficit pluviométrique hivernal était marqué.

Le début de saison a donc été languissant, plus ou moins hésitant, avec des températures plus fraîches que d’habitude. Les croissances végétatives, loin d’être explosives, ont même pris du retard dans les secteurs les plus secs. Les vignes irriguées en début de saison se sont développées plus rapidement et ces apports très précoces ont été vraiment profitables.

L’ARRIVÉE DE LA PLUIE À L’EST, MAIS PEU À l’OUEST

De la fin mai à la mi-juin un régime orageux s’est déclaré sur la région avec une intensité plus marquée à l’est, en particulier dans le sud Vaucluse, qui enregistrera finalement 220 mm de pluie du 15 mai au 22 juin, donnant assurément un nouveau visage à 2023. La pluie et la hausse des températures du mois de juin a enclenché une vive épidémie de mildiou qu’il a fallu contenir par une intensification des traitements phytosanitaires en fréquence et en durée. Même dans les secteurs un peu moins arrosés du Vaucluse, du Gard ou du secteur Montpelliérain, le mildiou a fait des dégâts (sur feuilles surtout, parfois sur grappes) jusqu’en fin d’été sur les cépages sensibles (essentiellement grenache et merlot).

L’Hérault, en particulier l’ouest et le littoral, n’a pas reçu les mêmes quantités de pluie (40 mm enregistrés à Puissalicon), maintenant le vignoble sous une contrainte hydrique forte avant même le début de l’été. Là-bas, pas de pression mildiou notable, c’est l’un des rares avantages des printemps secs … Beaucoup de vignes se sont peu développées, d’un point de vue végétatif mais aussi sur le grossissement des grappes et des baies. Ce fut le retour des vignes « bonzaï » dans les parcelles en coteaux de l’Hérault, des vignes à la croissance limitée due au manque d’eau, comme nous avions pu le voir par exemple lors de la campagne 2016.

UN DÉBUT D’ÉTÉ MOINS CHAUD, MAIS UNE FIN DE CYCLE SOUS LA CANICULE

En effet, si 2022 avait été marquée par un été caniculaire, l’été 2023 se profilait moins chaud, jusqu’à l’arrivée de la vague de chaleur mi-août. L’année n’était pas spécialement précoce, il y avait une semaine de retard par rapport à 2022 mais la seconde quinzaine d’août a nettement rebattu les cartes. Les fortes températures journalières et nocturnes ont accéléré les chargements en sucres sur les cépages précoces, précipitant un démarrage de récolte estimé plus tardif. Sur la 2ème quinzaine d’août, on a ainsi relevé dans l’Hérault 8 jours à plus de 35 °C de température maximum, 2 jours à plus de 40 °C (max 44,2 °C dans le Minervois le 23 août, 42,7 °C à Orange le 22 août).

Puis la fin d’été s’est poursuivie sous un climat très chaud, de jour comme de nuit, entraînant sur les cépages proches de la maturité le flétrissement des baies (en particulier sur les syrahs) et le dessèchement des feuillages. Au-delà du manque de cumuls pluviométriques sur l’année, cette canicule joue un rôle également important sur les baisses de volume de récolte. Et cela, sans favoriser les potentiels qualitatifs (concentration n’est pas maturité !). Voir ci-dessous un résumé en image de cette météo :

UN DÉBUT DE VENDANGE SEC ET ENSOLEILLÉ, POUR UNE VENDANGE PRÉCOCE ET « EXPÉDITIVE » À L’OUEST …

Les températures sont restées chaudes à très chaudes en septembre, jusqu’aux premières dégradations orageuses entre le 12 et le 20 septembre. Mais avec des cumuls de pluie bien moins abondants qu’annoncés (le plus souvent moins de 50 mm sur les différents épisodes, jusqu’à 100 mm sur la moyenne vallée de l’Hérault). Mais on est loin d’un « vrai » épisode cévenol.

Et avec surtout des conséquences variables : la récolte était presque achevée sur une grande partie de la zone ouest au 13 septembre … La maturation y a été rapide, avec des flétrissements surtout sur les précoces (syrah, merlot) ou les sensibles (les roussannes ont souvent « rôti »). Dans les zones plus productives et/ou plus tardives, les écarts de précipitations de septembre ont conditionné le profil des vendanges.

…ET UNE RÉCOLTE PLUS ÉTALÉE À L’EST

Dans le nord du Gard et la Vallée du Rhône, il a fallu aussi rapidement démarrer blancs et rosés début septembre, un peu plus tard quand même (quelques pluies fin août ont atténué l’effet du coup de chaud, 35 mm par exemple le 28 août à Suze-la-Rousse).

Un peu de patience a ensuite été nécessaire pour atteindre la maturité des rouges, qui est venue finalement assez « tranquillement ». Les écarts de maturités étaient importants, parfois dans des zones géographiques proches, en relation avec la pluviométrie printanière (effet rendement ou effet mildiou) et de septembre. La vendange s’est ainsi étalée sur un gros mois, les derniers grenaches sont rentrés un peu avant le 10 octobre sur Gigondas.

DES COULEURS CLAIRES QUI TIRENT LEUR ÉPINGLE DU JEU

Sur les blancs et les premiers rosés, il a fallu lutter contre la montée des degrés, et ramasser vite (dans des conditions de températures extrêmes fin août, même la nuit …).

Avec des peaux épaisses et de faibles rendements en jus, et des conditions de températures favorables aux oxydations, les moûts étaient colorés : dorés pour les blancs, soutenus pour les rosés. Le travail sur les couleurs (collages) et la séparation/segmentation des presses ont été un point clé cette année.

Les analyses de moûts ont souvent confirmé de bonnes teneurs en azote (parfois même élevées)  et des teneurs en potassium raisonnables (pas de décharge potassique avec des pics de chaleur plus tardifs qu’en 2022, fin août). Avec cependant des équilibres analytiques qu’il a souvent fallu corriger surtout en termes d’acidité : les pH ont parfois frôlé les 3,7 – 3,8 sur certains blancs, sur des fins de presses, etc. C’est aussi un point qu’il faudra revoir sur les vins assemblés.

Côté dégustation, on pouvait craindre, surtout sur les secteurs précoces, des profils « éteints » suite à la canicule, mais les expressions variétales sont finalement bien présentes (viognier, chardonnay), les profils thiolés aussi.

Sur les secteurs plus à l’est, la vendange plus étalée a bien maintenu l’éclat aromatique (avec peut être davantage de thiols sur des cépages tardifs (colombard, grenache rosé) que sur des plus précoces (sauvignon). Les acidités étaient également à surveiller, avec quand même des pH plus raisonnables au global.

DE BEAUX VINS ROUGES, AU PRIX DE QUELQUES EFFORTS …

Sur les zones et cépages précoces, les flétrissements ont pu conduire à des équilibres très concentrés : en alcool, en tanins, parfois en acidité aussi. C‘est le cas de certains merlots à petits rendements, sur lesquels il a fallu bien adapter les extractions pour ne pas forcer le trait.

Globalement, sur la majorité des cépages, les maturités technologiques ont été facilement et vite atteintes (les maturités phénoliques ont été plus contrastées : effets rendements et pluviométrie très importants). Bémol quand même sur les cinsaults, sur certains mourvèdres, sur les tardifs en Vallée du Rhône (counoise à Châteauneuf-du-Pape par exemple). Avec des profils de raisins souvent poussés à l’extrême cette année : richesse en sucres, peaux épaisses, petits rendement en jus, les milieux se sont révélés « hostiles » pour les levures, avec des fins de sucres difficiles, des raisins relarguant leurs sucres en toute fin de cuvaison, et moult relances et pieds de cuve à la clé …

Même plus à l’est avec des maturations plus lentes, les degrés ont été très confortables, et on n’a pas complètement échappé aux phénomènes de flétrissement/concentration, notamment sur grenaches.

On peut ici rappeler quelques « fondamentaux » de vinification, même s’il faut bien reconnaître, vu le nombre de cuves languissantes sur les différentes secteurs, qu’il y a quand même bien un effet millésime … :

– de l’importance du foulage des raisins (et du réglage du fouloir au type de cépage et à la taille des grains).

– de l’importance de « vrais » délestages (laisser le marc plusieurs heures « s’écraser » avant de renvoyer le jus).

– de l’importance de ne pas trop égoutter les jus de coule au décuvage et de ne pas regrouper avec les presses pour ne pas recharger les coules en sucres.

– de l’importance du levurage (la bonne dose, bien préparée). Et les fermentations en levure indigène ont rajouté un facteur de plus à la difficile équation fermentaire de cette année …

Ces fortes maturités se sont fréquemment accompagnées de pertes d’acidité, avec des pH élevés avant élevage (à part sur quelques merlots cités plus haut).

Côté dégustation enfin (et finalement c’est le plus important !), on peut retenir une qualité plutôt concentrée des vins rouges, « solaire » mais en gardant de l’éclat aromatique, et de manière assez homogène. Les profils sont plutôt colorés, fruités « mûrs », bien typés selon les cépages, solides au niveau des structures. Finalement, des bases plus légères (cinsault, mourvèdre) seront bienvenues pour donner de l’air à l’ensemble …

Le millésime 2023 est donc un millésime complexe, qui aura mis en lumière toutes les facettes du métier de vigneron : le viticulteur tout d’abord, pour canaliser la pression mildiou, piloter au mieux l’irrigation, s’adapter au manque d’eau. Le vigneron ensuite, pour jouer des pré-assemblages à l’encuvage, assurer le bon déroulement des fermentations, maintenir les styles de vin attendus malgré les concentrations. Le chef d’entreprise enfin, pour adapter les styles de vins à produire selon l’état du marché, tendu et difficilement lisible aujourd’hui.

Il témoigne aussi de l’évolution probable des millésimes à venir, avec des épisodes climatiques sévères, aléatoires, soudains. Il nous faudra donc tirer expérience de cette année, tant au vignoble qu’à la cave, pour gagner encore en rigueur et en précision dans tous les gestes techniques.

En attendant, réjouissons nous du beau potentiel des vins …